Trois versions de l’argument de la séparation des personnes contre les comparaisons interpersonnelles
Par « argument de la séparation des personnes », on fait généralement référence à un argument contre l’utilitarisme, formulé par Rawls et Nozick. L’argument a la forme suivante :
- (1) L’utilitarisme repose sur des comparaisons interpersonnelles d’utilité.
- (2) Faire des comparaisons interpersonnelles d’utilité ne respecte pas la distinction des personnes.
- (3) Une théorie n’est pas acceptable si elle ne respecte pas la distinction des personnes.
- Donc : L’utilitarisme n’est pas une théorie acceptable.
Une discussion sur Pareto, l’utilitarisme et le problème des comparaisons interpersonnelles m’a cependant amené à considérer que cet argument appartient à une même famille d’arguments contre les comparaisons interpersonnelles.
Il faudrait distinguer, il me semble, trois versions de l’argument de la séparation des personnes : une version morale (celle de Rawls et Nozick), une version épistémologique, et une version politique.
La version morale de l’argument de la séparation des personnes.
Voici tout d’abord les textes essentiels pour comprendre la version morale de l’argument de la séparation des personnes.
Rawls
« Le trait saillant de la conception utilitariste de la justice est que, sauf indirectement, la façon dont la somme totale des satisfactions est répartie entre les individus ne compte aucunement […]. C’est pourquoi il n’y a pas de raison de principe pour laquelle les gains de certains ne compenseraient pas les pertes des autres ou, et ceci est plus important, pour laquelle la violation de la liberté d’un petit nombre ne pourrait pas être justifiée par un plus grand bonheur pour un grand nombre. […] La façon la plus naturelle, donc, d’arriver à l’utilitarisme […], c’est d’adopter pour la société dans son ensemble le principe du choix rationnel valable pour un individu. Une fois cela reconnu, on comprend aisément la place du spectateur impartial et l’accent mis sur la sympathie dans l’histoire de la pensée utilitariste. […] La fiction du spectateur sert à représenter l’organisation requise des désirs de tous en un seul système cohérent et à traiter de nombreuses personnes comme une seule. […] La pluralité des personnes n’est donc pas vraiment prise au sérieux par l’utilitarisme. »
Rawls, Théorie de la justice, §5 – L’utilitarisme classique, Seuil, 1997, p.51-53
Nozick
« Mais pourquoi n’a-t-on pas la permission de violer les droits d’autres personnes en vue d’atteindre un bien social plus grand ? Sur le plan individuel, chacun de nous choisit quelquefois de subir quelque douleur ou de pratiquer quelque sacrifice pour en tirer un bénéfice plus grand ou pour éviter un mal plus grand : nous allons chez le dentiste pour éviter une souffrance plus grande par la suite ; nous nous livrons à quelque travail déplaisant en vue d’obtenir des résultats ; d’aucuns jeûnent pour améliorer leur santé ou leur apparence ; d’autres économisent de l’argent pour leurs vieux jours. Dans chaque cas, on paye un certain prix pour sauver le bien général. Pourquoi, de façon similaire, ne dirait-on pas que certaines personnes doivent supporter certains coûts qui peuvent bénéficier à d’autres, pour sauver le bien social général ? Mais il n’existe pas d’entité sociale ayant un bien qui subisse quelque sacrifice par son propre bien. Il n’y a que des individus, des individus différents, avec leur vie individuelle propre. Utiliser l’un de ces individus pour le bénéfice d’autres, c’est l’utiliser et en faire bénéficier les autres. Rien de plus. Ce qui arrive, c’est que quelque chose lui est fait, pour le bien des autres. Parler de bien social général, c’est dissimuler cela. (Intentionnellement ?) Utiliser une personne de cette façon ne respecte pas suffisamment ni ne prend en considération le fait qu’elle est un individu séparé, que c’est la seule vie qu’elle ait. Elle ne tire aucun bénéfice marquant de son propre sacrifice, et personne n’est en droit de l’y forcer »
Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, 1re partie, ch.3, « Pourquoi des contraintes secondaires ? », PUF, p.52
On remarque ici que pour Rawls et Nozick, la séparation entre les personnes se pense effectivement en un sens moral. Le thème est kantien : chaque personne est une fin en soi, qui a une valeur intrinsèque et qui doit être respectée en elle-même, à part entière. On ne peut donc porter tort à une personne en vue d’un bien global : ce serait considérer cette personne comme un moyen et non comme une fin. On peut noter également la référence à une forme de nominalisme social : il ne peut y avoir d’utilité globale de la société, car la société n’est pas une entité. Il n’existe que des individus, qu’on ne peut pas fusionner en une seule personne.
La version épistémologique de l’argument de la séparation des personnes
L’opposition aux comparaisons interpersonnelles n’a pas seulement un sens moral, elle se situe également sur le plan épistémologique. La formulation classique de cette version épistémologique de l’argument de la séparation des personnes se trouve chez Lionel Robbins.
Lionel Robbins
« The assumptions of the propositions which did not involve interpersonal comparisons of utility were assumptions which had been verified by observation or introspection, or, at least, were capable of such verification. The assumptions involving interpersonal comparison were certainly not of this order. « I see no means, » Jevons had said, « whereby such comparison can be accomplished. Every mind is inscrutable to every other mind and no common denominator of feeling is possible. » Would it not be better, I asked myself, quite frankly to acknowledge that the postulate of equal capacity for satisfaction came from outside, that it rested upon ethical principle rather than upon scientific demonstration, that it was not a judgment of fact in the scientific sense, but rather a judgment of value-perhaps, even, in the last analysis, an act of will? »
Lionel Robbins, « Interpersonal Comparisons of Utility: A Comment », The Economic Journal, Vol. 48, No. 192 (Dec., 1938), p. 637
On remarque ici que la séparation entre les personnes est bien d’ordre épistémologique pour Robbins, qui cite Jevons : « Every mind is inscrutable to every other mind ». L’idée ici est que l’esprit des autres est opaque pour moi : je suis nécessairement rivé à ma perspective particulière et je ne peux accéder irectement à ce que l’autre ressent, à ses croyances, à ses préférences. On retrouve ici le problème classique des autres esprits. La séparation épistémologique entre chaque esprit repose de plus selon Lionel Robbins, sur une autre séparation : la distinction entre jugements de fait et jugements de valeur. Tout jugement qui prétend dépasser la séparation entre chaque esprit est un jugement de valeur et non un jugement de fait, qui ne peut pas par conséquent prétendre être fondé objectivement.
La version politique de l’argument de la séparation des personnes
Peut-on trouver d’autres objections aux comparaisons interpersonnelles, toujours fondées sur l’idée d’une séparation des personnes ?Il me semble que l’on trouve aussi chez Rawls une version politique de l’argument de la séparation des personnes.
Rawls
« [L]es principes libéraux peuvent être appliqués en suivant les directives habituelles qui sont utilisées par les enquêtes et les règles publiques pour évaluer les preuves. En outre, étant donné le fait du pluralisme raisonnable, ces directies et ces règles doivent être précisées en référence aux formes de raisonnement à la portée du sens commun et par les procédures et les conclusions de la science lorsqu’elles ne sont pas sujettes à controverses. Cela aide à s’assurer que la raison publique est reconnue publiquement — comme elle doit l’être — comme correcte et comme digne de confiance d’après ses propres termes.
C’est pourquoi l’application des principes libéraux comporte aussi une certaine simplicité. Cela peut être illustré par le fait que, même si des conceptions téléologiques générales et compréhensives étaient acceptables en tant que conceptions politiques de la justice, la forme du raisonnement public qu’elles spécifient serait politiquement irréaliste. Car, si les calculs théoriques complexes entraînés par l’application de leurs principes sont publiquement admis en matière de justice politique (pensons, par exemple, à ce qui est impliqué par la mise en pratique du principe d’utilité pour les procédures constitutionnelles et les questions de politique sociale, sans compter la structure de base), la nature hautement spéculative et l’énorme complexité de ces calculs promettent de rendre les citoyens qui ont des intérêts en conflit mutuellement soupçonneux à l’égard de leurs arguments respectifs. L’information que ces calculs présupposent est très difficile, voire impossible à obtenir, et, souvent, d’insurmontables problèmes apparaissent pour atteindre une évaluation objective qui soit acceptable. De plus, même si nous estimons, lorsque nous les présentons, que nos arguments sont sincères et non égoïstes, nous devons considérer ce que d’autres penseront probablement en essuyant un échec lorsque notre raisonnement prévaut sur le leur. »
John Rawls, Libéralisme politique, IV §6, éd. PUF, 2006, p.203
Pourquoi a-t-on ici un argument fondé sur l’idée d’une séparation des personnes ? Le terme clé est celui de « pluralisme raisonnable » : il s’agit de reconnaître qu’il peut exister entre les personnes un désaccord raisonnable à propos des conceptions du bien. Même s’il peut y avoir selon Rawls un consensus par recoupement entre ces différentes conceptions du bien (c’est pourquoi le terme de distinction conviendrait mieux ici que celui de séparation), il reste une diversité irréductible entre les doctrines. On ne peut alors prétendre à une conception unifiée du bien, comme le soutient l’utilitarisme classique.
Les individus ne pourront ainsi s’accorder sur le choix d’une échelle unifiée de mesure de ce qui est bien afin de rendre possible les comparaisons interpersonnelles. Plus précisément, tout calcul d’utilité qui prétendra être objectif et impartial pourra être soupçonné de privilégier une certaine conception du bien. L’argument est politique, car l’idée est qu’on ne peut pas se servir de comparaisons interpersonnelles comme base pour une décision politique.
Conclusion
Finalement, la question « est-il possible de faire des comparaisons interpersonnelles ? » pouvait se comprendre en trois sens.
- Est-il théoriquement possible de faire des comparaisons interpersonnelles ?
Peut-on fonder objectivement ce type de comparaisons ? Quel statut épistémologique peut-on accorder à ces comparaisons ? - Est-il moralement acceptable de faire des comparaisons interpersonnelles ?
Peut-on justifier les pertes des uns par les gains des autres ? Le sacrifice de quelques-uns est-il légitime si ce sacrifice maximise l’utilité globale ? - Est-il politiquement réalisable et désirable de faire des comparaisons interpersonnelles ?
Peut-on se servir de comparaisons interpersonnelles comme base d’une décision politique ? Peut-on s’accorder sur l’usage d’une échelle de mesure des conséquences d’une décision sur les individus ?
De même, l’idée d’une séparation des personnes peut se comprendre en trois sens :
- Séparation au sens épistémologique : les états mentaux d’un individu sont inaccessibles aux autres individus.
- Séparation au sens moral : ce que subit un individu ne peut être compensé par ce qui arrive de bien à d’autres individus.
- Séparation au sens politique : il faut, d’un point de vue politique, reconnaître qu’il y a une diversité irréductible de conception du bien.
On a ainsi trois versions de l’argument de la séparation des personnes contre les comparaisons interpersonnelles : une version épistémologique, une version morale, et une version politique.
J’ai été un peu long, je laisse maintenant la place à la discussion. Que pensez-vous de cette présentation ? Et surtout, que pensez-vous de ces trois arguments ?
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